Le lieu comme croisement entre science et poésie

 Relatif, incertain, incomplet


Tout le texte de La Parole Errante est tendu vers une question unique condensant à la fois les problématiques de l'écriture et de l'histoire: « Le mot chien aboie-t-il ? ». De son élucidation dépendent à la fois la redéfinition du pouvoir de la poésie et de notre rapport à toute l'histoire du siècle passé. Chaque « étape » du livre, chaque tentative d'écriture tente de soutenir cet enjeu. A chacune d'elle répond le recours à un dispositif d'écriture particulier capable de préparer l'envol des mots. Différentes hypothèses seront ainsi successivement épuisées jusqu'à celle, ultime, représentée par l'idéogramme, référence à la fois absolue et impossible du pari de refondre complètement mots et choses. La solution de l'idéogramme épuisée, l'écriture se retourne alors vers les mots de cette science moderne qui ont au cours du siècle précédent profondément bouleversé notre vision du monde. L'important est que « l'instrument » saisi par l'écriture apparaisse comme une nouvelle possibilité de ressaisir l'ensemble des choses à la racine. De ce point de vue le choix de la pensée scientifique apparaît tout aussi nécessaire: à travers elle, se déploie un des derniers grands récits fondateurs, unes des dernières grandes aventures de l'esprit humain dans sa lecture créatrice du monde et de l'être. La science intervient à travers l'hypothèse du chat de Schrödinger. Celle-ci renvoie à une expérience de pensée consistant à enfermer un chat dans une boîte, dans laquelle un dispositif mécanique peut, selon qu'il est actionné ou non, entraîner la mort du chat par l'émission d'un gaz toxique. Le sens de cette expérience est de manifester l'un de ces paradoxes propres à la vision quantique de l'univers, fondée sur l'indétermination des états de la matière. Ou sur l'incapacité dans laquelle se trouve l'expérimentateur de déterminer le sens objectif de l'expérience : tant que l'on n'a pas ouvert la boîte, c'est à dire tant que l'observation n'a pas été faite, il est absolument impossible de décider si le chat est vivant ou mort. Autrement dit, il est à la fois mort et vivant. Gatti lit dans cette expérience une métaphore capable de lier tous les événements du siècle. La condition d'incertitude est celle de l'écriture face aux événements du siècle. Le deuxième élément est la mort par absorption de gaz qui renvoie à la réalité des camps d'extermination. Mais c'est aussi le thème de l'expérimentation, de cette attitude de pensée qui a accompagné les expériences les plus meurtrières de l'histoire. Les deux bombes atomiques lancées sur le Japon ne relèvent elles pas d'un tel schéma? On lâche une bombe et on observe les résultats... Interroger la science, c'est immédiatement interroger la totalité d'un siècle de part en part structuré par cette pensée. Abandonnée à elle-même, à ses seuls spécialistes, sa signification, inscrite dans l'histoire, menace de disparaître. Toute écriture exigeante, préoccupée de ses propres possibilités ne peut manquer d'interroger la science et son écho infini. Qu'est-ce que cette pensée? Quels sont les physiciens qui l'ont mis en oeuvre? Comment l'ont-ils construite? Cette interrogation dessine une autre lecture du monde et des événements qui l'ont tissé. Le prisme n'est plus celui de la poésie ou de la résistance. Eclairé par la pensée scientifique, le temps écoulé se plisse d'une autre manière : il porte la marque des trois grands principes théoriques découverts au XX ème siècle, le principe de relativité d'Einstein, le principe d'incertitude d'Heisenberg et le principe d'incomplétude de Gödel. Pour Gattí, le siècle trouve là sa véritable physionomie : relatif, incertain et incomplet. La possibilité d'une écriture poétique effective trouve ici ses nouvelles conditions. Celles dont Gatti tentera l'exploration dans le cycle de La traversée des langages.


Stéphane Gatti



C'est une histoire qui trouve sa base chez Heisenberg et chez Bohr. Ces physiciens quantiques sont les seuls qui se sont battus contre le langage déterministe pour le langage des possibilités.


La recherche, la poursuite d'un langage d'univers avec différents stades bien sûr reste pour nous la constante de notre action. En ce moment par exemple, ce sont les groupes d'Evariste Galois à la recherche des combinatoires de Rabbi Aboulafia :

c'est notre définition aujourd'hui, et elle évoluera encore.

Tous ces problème de langages se sont joués notamment au moment de la rencontre entre Bergson (philosophe) et Einstein (physicien) qui venait de sortir la relativité. C'était en 1922 au Collège de Philosophie. Ce fut la grande rencontre : elle tournait autour du problème du temps et disons même autour d'un faux problème qui était celui des jumeaux de Langevin (que par charité on appelle « paradoxe » mais qui, je crois, ne veut strictement rien dire). Tout cela avec l'un faisant ses références à la philosophie et l'autre aux chiffres, aux mathématiques, au calcul etc. Or, l'époque voulait que la relativité quoique remontant à Galilée fût à la mode, c'est donc la physique qui l'a largement emporté sur la philosophie. La philosophie est alors tombée en déshérence et n'a plus servi - ce qui a été une vraie déportation - qu'à la critique picturale.


Les critiques qui parlent d'un tableau le font toujours en langage philosophique lorsqu'ils parlent par exemple d'un nul absolu comme Marcel Duchamp, c'est en langage philosophique, et c'est par ce langage que le surréalisme, avec Marcel Duchamp, a sombré. D'ailleurs toute l'idéologie d'aujourd'hui tient dans un tableau de Marcel Duchamp : il a signé un chèque de cent vingt cinq millions de dollars et en a fait un tableau qui s'octroyait la valeur de cent vingt-cinq millions de dollars (une banque suisse en est aujourd'hui propriétaire). Même si je comprends la portée du geste par rapport à la dimension commerciale qui dominait chez les surréalistes - et surtout à ce moment là - je ne vois pas où se situe l'art dans ce geste. Même Salvador Dali a vu son nom aujourd'hui par André Breton en "Avida Dollar ". C'est comme les excréments au Grand Palais ou au Musée de New York qui sont devenus des objets d'art. Il y a évidemment des nuances différentes, mais même là les critiques abandonnent le langage philosophique en disant :

« C'est formidable, mais qu'est ce que ça sent mauvais ! ». Même chose lorsque Duchamp a fait d'une pissotière un objet d'art : la matière varie parce qu'on évolue mais c'est toujours du même niveau.

Ainsi, après cette réunion au Collège Philosophique entre Bergson et Einstein, la philosophie a peu à peu été reléguée hors des façons de penser, alors que les sciences sont devenues une évidence.


Et « Deux et deux font quatre » est devenu une vérité. Or, cela repose sur une question de langage et va même bien au delà. Aujourd'hui, il est impossible de vivre dans une société en disant que deux et deux ne font pas quatre. On est obligé de l'accepter. Or, les chiffres et la numérotation ne sont employés que depuis Leibniz. Des deux théories de la relativité qu'Einstein a lancée, l'une venait de Galilée et l'autre de Poincaré. A partir de là, Einstein, avec ses mathématiciens, s'est contenté d'en faire la démonstration.


Les choses ont évolué depuis, mais, à ce moment là, Einstein et Bergson avaient tous deux raison dans leur langage, et tort en même temps par rapport à ce que pouvait représenter ce voyage des jumeaux de Langevin. Plus tard, - ce qui nous a beaucoup servi dans la tentative de créer un autre langage à partit des quanta - certains mathématiciens philosophes ont ressenti le besoin de refaire ce langage qu'était la logique, langage qui n'entérine pas le résultat, mais qui est une réflexion sur la façon dont se fait le calcul. Cela a été en quelque sorte la renaissance de l'épistémologie : trouver une possibilité de faire exister les deux langages ensemble.



Notice 1


Une lettre bouteille à la mer.


La première rencontre : une lettre envoyée à « Monsieur Francis Bailly, physicien ».


A l'intérieur, une question,

...au début de notre siècle, 1900,1905,1910,1914,1917,1920,1921 ... il y eut en Russie un homme nommé Vélimir Khlebnikov. Funambule des géométries paradoxales, il interrogea sans trêve les lois du temps et celles des nombres. Astronome, mathématicien, poète, il mourut de faim et d'épuisement dans une maison de paysan. De lui, ceux qui l'avaient croisé, connu et parfois reconnu dirent : « Poète, il fut de nous tous, le plus grand, le seul à avoir lancé les enjeux de son temps à la mesure non de l'homme, mais de l'univers ».


Que signifient aujourd'hui pour vous scientifique, les interrogations de Khlebnikov?


Cette lettre, ou d'autres similaires, avaient été envoyées à quelques mathématiciens, physiciens. Le seul qui répondit fut Francis Bailly.


De Francis Bailly, je ne connaissais que le nom. Nous avions des amis communs.


L'une, la littéraire, Françoise Pasquier éditait des livres indispensables et précieux, l'autre, la scientifique Françoise Gail était biologiste et réfléchissait sur l'émergence du vivant (donc du sens... ?). Elles m'avaient parlé d'un homme rare dont l'intelligence était aussi lumineuse qu'elle était fraternelle. A l'époque, Françoise Gail travaillait avec lui sur les questions que leur posaient les théories du chaos. Je savais qu'il dirigeait un séminaire, discret comme sont les lieux où la pensée circule, autour des mots « ordre et désordre » ...Tout cela, à moi qui naviguais entre mots, grammaires, interprétation, turbulences, langages et énigmes des traductions, me faisait signe.


Ce qui m'autorisa à envoyer la bouteille à la mer. C'est ainsi que tout commença. C'était il y a plus de dix ans.


Dix ans pendant lesquels le dialogue avec Francis se mua en fête - s'élargissant à l'écriture de Gatti dont il est aujourd'hui, un des compagnons les plus rares, les plus précieux.


Mais, pour lui, qu'avait signifié cette étrange lettre ? Et quel avait été le chemin qui avait conduit un physicien théoricien à lui donner un tel prolongement?


« Gatti, raconte-t-il, je l'ai connu à travers les textes qu'il montait, dans les années 60, 70 : La Passion du Général Franco, Chant Public devant deux chaises électriques, V comme Vietnam... ».


C'étaient des textes qui se situaient dans un espace plus directement historique que ses textes actuels. Depuis toujours, je me considère comme un militant - ces textes furent à chaque fois, pour moi une rencontre importante.

J'ai une admiration et un intérêt profond pour la création poétique, en même temps complémentaire et incompréhensible pour moi. Quelque chose d'essentiel se passe - dont je suis incapable de formuler l'itinéraire sensible.

Pour moi, l'oeuvre, la création sont des qualités essentielles. L'imaginaire joue un rôle primordial dans la recherche par sa capacité de mettre en relation des concepts différents.


Pendant des années, j'ai étudié la Kabbale, une Pensée des fondements, qui cherche à rapprocher les voies de la science et celles de la poésie. Qui cherche à établir les relations entre ce qui produit des significations, et ce qui, appartenant à l'humain, produit des valeurs. Une pensée rigoureuse, mais non desséchée.


La lettre me parlant de Khlebnikov, les textes qui l'accompagnaient (en traduction...) ont pour moi résonné avec mes propres questions.


Un homme, confronté à un ébranlement, une remise en question des connaissances et des valeurs, d'une intensité, d'une radicalité, d'une profondeur rarement atteintes, confronté à un temps de révolution politique, de révolution des connaissances (héritier de Lobatchevski, et contemporain d'Einstein), de révolution sémantique - pose devant lui la seule question qui lui paraît valide : celle du temps, ou plutôt celle de la multiplicité du concept de temps liée à celle des nombres. Et qui la pose en poète.


C'est la question des physiciens, et c'est la question du judaïsme : « comment l'homme, à travers ses langages va-t-il habiter le temps? »


Au cours de ces premières discussions, nous avions aussi parle des traversées de pensées « autres ». D'un travail fait avec des communautés aux antipodes de nos occidents : comment un peuple, à travers ses traditions, sa culture négocie son être au monde?


Il y avait eu la formation du syndicat des chercheurs, il y avait eu la guerre d'Algérie.


Après le tournant de 83, au moment où les « dépensiers » furent remplacés par les « gestionnaires » et la recherche subit de plein fouet les conséquences de nouveaux choix économiques, il nous apparut qu'il nous fallait réfléchir à partir de notre travail, amener notre contribution de chercheurs à une refondation sociale.


Nous avons ouvert le département, organisé pendant trois semestres des débats, des conférences sur le sens et la place de la connaissance dans la société. « Nous ne voulons pas chercher idiots ». proclamions nous...


C'est vers cette époque que j'ai travaillé sur la Kabbale - de 1980 à 1986 - six ans, trois fois par semaine qui fut pour moi une source de résistance.


Il y eut l'organisation des séminaires. Nous partions d'un mot, et nous nous réunissions, pendant un an deux fois par mois, autour de la multiplicité des sens possibles de ce mot...


Il y eut les mots « ordre », « objet », « fonction »...


Le couple sujet-objet-couple fondateur de notre pensée occidentale, alors que la pensée orientale pose le plein-le vide, et la pensée juive - l'un et le multiple... C'était intéressant de creuser cela.


Nous - c'est-à-dire un rassemblement de gens venant de disciplines très diverses : biologie, mathématiques, philosophie, épistémologie, kabbaliste, peintre ou sculpteur... Cela permet d'éviter les dogmatismes et d'éclairer mutuellement l'usage des langages et des concepts.


Que se passe-t-il lorsque le poète s'empare de tout cela? Telle avait été la rencontre avec Khlebnikov.

Telle fut la rencontre avec Gatti au moment où lui de son côté, interrogeait le triangle fondateur de notre modernité : Bruno-Kepler-Galilée, puis à travers le destin de Cavaillès - épistémologue et résistant - écrit à son tour, sa traversée des langages (littéraire, mathématique, philosophique, physique, métaphysique et au milieu en alouette battant des ailes : la poésie...)


Hélène Châtelain.



Notice 2


Michel Valmer et les chants de l'inconnu n°5


« A toi de préserver, d'espérer, de voir

Dans le jour l'éternité.

Tu es déjà dans le destin du monde si prisonnier et si libre.

L'heure vient où l'on t'appelle;

Sois prêt absolument.

Et dans le feu qui palpite

Lance toi comme une dernière bûche ».


(Précision liminaire : en juillet 2000, la compagnie théâtrale nantaise Science 89 créait au Grenier à Sel, en Avignon, Chants de l'Inconnu n°5 d'après Armand Gatti. Ce spectacle, mis en scène par Françoise Thyrion et Michel Valmer, était constitué de larges extraits du texte Incertitudes / de Werner Heisenberg / Feuilles de brouillon / pour recueillir les larmes des cathédrales dans la tempête / et dire Jean Cavaillès sur une aire de jeu et de La poésie de l'étoile un entretien d'Armand Gatti par Claude Faber. Construit autour de la figure emblématique de l'épistémologue résistant Jean Cavaillès, ce spectacle, au-delà du spectacle proprement dit, pouvait aussi s'interpréter comme un « commentaire théâtralisé » des rapports de la poétique d'Armand Gatti avec la science, un regard posé sur le fonctionnement de ces émergences de théâtre de sciences dans l'oeuvre du dramaturge. Le texte ci-dessous peut être aussi considéré comme une tentative réflexive de ce « commentaire » : les mots, la poésie comme assemblage de mots, les mots comme voix, les voies des mots, rendre visible par la voix, un théâtre de l'homme pour l'homme).


Depuis la création à Strasbourg du spectacle Kepler, le langage nécessaire devenu le jour de la représentation Nous avons l'art afin ce ne pas mourir de la vérité (F. Nietzsche), la science, dans l'oeuvre d'Armand Gatti, semble devoir apparaître comme un champ d'inspiration poétique et théâtral de plus en plus impératif. Les langages des mathématiques et de la physique, tout particulièrement ceux de la mécanique quantique et de la théorie des groupes, s'inscrivent dans l'aventure créatrice de La Parole Errante, vaste complexe d'écritures entrecroisées qui forment, dans une tentation d'universalité, la géographie littéraire du poète. Michel Séonnet explicite cette démarche de la manière suivante : « Si l'écriture a quelque chance de devenir dialogue avec l'univers, il lui faut bien chercher des métaphores - et même plus, peut être : sa grammaire - au plus près des formes et des modèles qui s'efforcent d'en devenir le langage ». En appui de cette justification, Séonnet cite Gatti : « Pour le mot, comme pour l'atome, une équivalence : la particule (la syllabe) est la même chose que son onde (le sens qui l'accompagne) ». Séonnet nous présente l'univers gattien (à l'image de l'univers tout court) comme un univers quantique dans lequel, « le défi posé à l'écriture, c'est de le devenir aussi ».


Le texte Incertitudes / de Werner Heisenberg / Feuilles de brouillon / pour recueillir les larmes / des cathédrales dans la tempête / et dire jean Cavaillès sur une aire de jeu, tout comme le spectacle Chants de l'Inconnu N°5, s'organisent autour d'une « somme » de thèmes et de termes venus de la science, contemporaine principalement. Parmi les récurrences affirmées, on trouve le mot symétrie (avec sa variante adjective symétrique), le mot quantiste, le mot univers, le mot paradoxe (là, encore parfois, sous sa forme adjective paradoxale) et aussi plus ponctuellement, de manière non exhaustive, les mots probabiliste, déterministe, axiomatique, incomplétude, incertitude, visible, observation, infini, réalité, matière, géométrie, expérience, démonstration, onde, corpuscule, électron, électronvolt, atome, particule, chaos, chimie, équation, épistémologue, mathématicien, physicien, aléas, rayonnement fossile, étoile, ciel. Des noms de chercheurs célèbres sont également cités : Bohr, Heisenberg, Schrödinger, Galois et bien sûr Cavaillès, figure centrale du livre et du spectacle. Mais ne nous y trompons pas, l'accumulation n'est pas anecdotique. Ces mots (et noms) issus de la science sont actifs. En intégrant le rhizome de la poétique gattienne, ils en contaminent l'écriture et, dans le même temps, se chargent de sens nouveaux. Ils participent au questionnement du poète dans son rapport au monde.


De l'aveu d'Armand Gatti, lui même, la vocation du mot est de s'enrichir de sens; celle de la poésie de rattacher ce mot aux différents systèmes identitaires de références qui le concernent. Gatti n'est ni scientifique, ni épistémologue, ni vulgarisateur. Il est avant tout poète, c'est-à-dire, suivant l'expression du scientifique Jean-Marc Lévy-Leblond, il est l'antidote nécessaire au rétrécissement du sens du mot opéré par la science dans « sa volonté d'être claire et transparente ». Et, comme chacun des mots que nous utilisons appartient, en tant que mot, au langage commun, Gatti, lorsqu'il se sert d'un mot issu de la science, sort ce mot du contexte de la science et, tout en lui conservant son sens scientifique, en détruit l'univocité et lui confère une complexité. Il lui restitue ses racines. Il le connecte aux différents rameaux de la parole errante. Gatti explique d'ailleurs, sur un mode analogique, que, si l'atome est à la fois onde et particule, le mot, porteur de sens, est en même temps, « pleinement lettres et syllabes. L'un n'exclut pas l'autre. Toutes les possibilités de l'un sont des possibilités de l'autre. Toutes les possibilités des mots (lettres et syllabes) sont des possibilités de sens. Et donc des possibilités du monde ».



Notice 3


La rencontre Einstein-Bergson


« Le 6 avril 1922, Einstein rencontrait Bergson à la Société de philosophie de Paris. Bergson était venu « pour écouter ». Mais, comme il arrive, la discussion languissait. Il se décida donc à présenter quelques-unes des idées qu'il était en train de défendre dans Durée et simultanéité, et proposa en somme à Einstein un moyen de désarmer l'apparence paradoxale de sa théorie et de la réconcilier avec les hommes simplement hommes ».

Signes, Maurice Merleau-Ponty



Tentative de reconstitution d'un dialogue


M. Bergson : « Ce que je veux établir est simplement ceci : une fois admise la théorie de la Relativité en tant que théorie physique, tout n'est pas fini. Il reste à déterminer la signification philosophique des concepts qu'elle introduit. Il reste à chercher jusqu'à quel point elle renonce à l'intuition, jusqu'à quel point elle y demeure attachée. Il reste a faire la part du réel et la part du conventionnel dans les résultats auxquels elle aboutit, ou plutôt dans les intermédiaires qu'elle établit entre la position et la solution du problème. En faisant ce travail pour ce qui concerne le Temps, on s'apercevra, je crois, que la théorie de la Relativité n'a rien d'incompatible avec les idées du sens commun ».


M. Einstein : « La question se pose donc ainsi : le temps du philosophe est-il le même que celui du physicien? Le temps du philosophe, je crois, est un temps psychologique et physique à la fois; or le temps physique peut être dérivé du temps de la conscience. Primitivement les individus ont la notion de la simultanéité de perception; ils purent alors s'entendre entre eux et convenir de quelque chose sur ce qu'ils percevaient; c'était là une première étape vers la réalité objective. Mais il y a des événements objectifs indépendants des individus, et de la simultanéité des perceptions, on est passé à celle des événements eux-mêmes. Et, en fait, cette simultanéité n'a pendant longtemps conduit à aucune contradiction à cause de la grande vitesse de propagation de la lumière. Le concept de simultanéité a donc pu passer des perceptions aux objets. De là à déduire un ordre temporel dans les événements il n'y avait pas loin, et l'instinct l'a fait. Mais rien dans notre conscience ne nous permet de conclure de la simultanéité des événements, car ceux-ci ne sont que des constructions mentales, des êtres logiques. Il n'y a donc pas un temps des philosophes; il n'y a qu'un temps psychologique différent de celui du physicien ».


(Extrait de la séance du 6 avril 1922 de la Société Française de philosophie sur La Théorie de la relativité.)


Introduction d'une troisième voix en forme de conclusion


La rencontre entre Einstein et Bergson n'a donc pas eu lieu. Les raisons de cette surdité réciproque sont multiples; elles n'effacent pas pour autant l'exemplarité du geste bergsonien tributaire d'une tradition qui s'est toujours efforcée de maintenir « l'union étroite de la philosophie et de la science ». Par-delà l'échec manifeste, demeure cette prétention du philosophe à parler de la même chose que le physicien. Non qu'il s'agisse d'un problème d'autorité (dans cette affaire Bergson n'a jamais prétendu dire la vérité d'une théorie scientifique qu'il reconnaissait dans toute sa spécificité) mais d'un problème engageant la possibilité même du sens. Car si le discours scientifique n'est pas réappropriable dans le travail de compréhension et d'explicitation propre à la philosophie, alors c'est le sens et donc l'unité de l'expérience (du monde) qui défaillent. L'exigence bergsonienne consiste à maintenir le lien de l'intuition avec les nouvelles perspectives incessamment ouvertes par la science moderne sur le monde. Afin de préserver cette conscience selon laquelle « l'univers nous paraît former un seul tout ». A cet égard, la révolution induite par la théorie de la Relativité sur les conceptions traditionnelles du temps et de l'espace représentait un enjeu considérable. Cet enjeu est un enjeu de langage : les équations mathématiques qui conçoivent et construisent l'univers physique à mesure qu'elles le décrivent sont-elles traduisibles en mots? Y a-t-il d'autres formes de symbolisation que mathématique? N'a-t-on pas besoin d'un langage capable, après le travail de la science, de « sauver » une seconde fois les phénomènes, sous peine de perdre toute conscience de l'univers?

D'autres philosophes ont ressenti après Bergson la nécessité d'un tel travail d'interprétation des résultats de la science. Parmi les représentants d'un tel souci épistémologique, un philosophe a sans doute eu particulièrement conscience des questions que le développement de la science posait au langage « commun ». Ce philosophe est Gaston Bachelard qui incarna profondément ces questions par son double travail constant sur la science et la poésie. Cette troisième voix (très différente de celle de Bergson) peut signifier encore aujourd'hui l'exigence de construire le dialogue impossible qui s'était esquissé 20 ans plus tôt. Dans un passage du Nouvel esprit scientifique consacré précisément à la théorie de la Relativité, il élargissait la question de la réappropriation des résultats de la science au-delà du seul travail conceptuel. D'un même mouvement, il pouvait affirmer que « seule » « l'expression mathématique » « permet de penser le phénomène » ou que « c'est la mathématique qui ouvre les voies nouvelles à l'expérience », et poser la question suivante à propos de la théorie de la Relativité: « Quel poète nous donnera les métaphores de ce nouveau langage ? » Ainsi, il exprimait à la fois la nouvelle valeur ontologique de la science et l'affirmation d'un manque et d'un besoin dirigé vers la parole et le langage.


Pierre-Vincent Cresceri



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